En juillet 2018, le journaliste Thibaut Shepman a interrogé pour L’Équipe des skieurs de l’équipe de France de ski de bosses. Leurs témoignages disent quelque chose de très concret : quand tu reviens année après année sur un même glacier, tu vois les changements avant même de les mesurer. C’est précisément ce décalage entre l’expérience vécue et les données scientifiques qui aide à comprendre pourquoi la crise écologique reste souvent difficile à intégrer, malgré les alertes répétées.
Si tu te demandes pourquoi, alors que les signes sont là, la réaction collective semble encore trop lente, ce texte t’apporte une lecture simple et utile : nous ne sommes pas seulement face à un problème climatique ou de biodiversité, mais aussi face à un blocage psychologique, social et culturel. Et ce blocage a des conséquences très concrètes sur notre capacité à agir.
L’essentiel a retenir : la crise écologique est à la fois scientifique, émotionnelle et sociale.
- Le glacier de la Grande-Motte fond rapidement, comme beaucoup d’écosystèmes.
- Le déni protège parfois notre équilibre mental face à une réalité trop brutale.
- L’amnésie environnementale nous fait prendre un environnement déjà dégradé pour la norme.
- La tristesse peut devenir un levier d’action si elle est reconnue, pas refoulée.
- La transition demande des connaissances, mais aussi des émotions et des récits collectifs.
- Retrouver des expériences de nature aide à recréer du lien avec le vivant.
Des pistes pour expliquer l’indifférence
La question n’est pas seulement de savoir si le réchauffement climatique existe. La vraie question, dans la pratique, c’est : pourquoi continuons-nous à agir comme si ses effets restaient lointains, abstraits ou réversibles à volonté ?
Pour y répondre, on peut reprendre un cadre bien connu en psychologie du choc et du deuil, popularisé par Élisabeth Kübler-Ross : déni, colère, négociation, dépression, puis acceptation. Ce modèle ne décrit pas un parcours figé, mais il aide à comprendre ce qui se passe quand une réalité nous dépasse. Face à la crise écologique, beaucoup de personnes oscillent entre plusieurs de ces états, parfois dans la même journée.
Concrètement, le déni peut prendre des formes très banales : minimiser les faits, se dire que “ça a toujours changé”, penser que la technologie résoudra tout, ou remettre à plus tard les décisions qui dérangent. Ce n’est pas forcément de la mauvaise foi. Souvent, c’est une façon de protéger son équilibre intérieur quand l’information reçue est trop lourde à intégrer.
Il faut aussi reconnaître un autre mécanisme : plus un problème est immense, plus il devient difficile à ressentir comme réel dans sa vie quotidienne. Si tu ne vois pas directement la fonte d’un glacier ou l’effondrement d’une population d’insectes, ton cerveau a tendance à classer l’information dans la catégorie “important, mais pas urgent”. C’est humain. Mais c’est précisément ce qui retarde l’action.
La triste réalité
D’après la théorie de la dissonance cognitive, formulée par Léon Festinger, nous cherchons spontanément à rester cohérents avec nos croyances, nos habitudes et notre image de nous-mêmes. Quand une information contredit trop fortement ce que nous pensons ou faisons déjà, elle crée un inconfort psychologique. Dans la vie réelle, cela peut pousser à éviter le sujet, à le relativiser ou à ne retenir que ce qui nous arrange.
Ce mécanisme explique pourquoi certaines personnes savent très bien que la biodiversité recule, tout en continuant à vivre comme si de rien n’était. Ce n’est pas toujours de l’ignorance. C’est souvent une tension entre ce que l’on sait et ce que l’on peut supporter émotionnellement, socialement ou matériellement. En pratique, plus le changement demandé semble coûteux, plus la tentation du refus augmente.
Un autre concept très utile ici est celui d’“amnésie environnementale générationnelle”, développé par Peter Kahn Jr. L’idée est simple : chaque génération considère comme normal l’état de l’environnement qu’elle a connu pendant son enfance. Résultat, si la dégradation est progressive, elle devient presque invisible. On s’habitue à un monde appauvri sans même s’en rendre compte.
Ce point est décisif. Si tu as grandi avec moins d’oiseaux, moins d’insectes, moins de neige, moins de zones humides, tu peux croire que c’est l’état habituel du vivant. Or ce qui se passe, dans les faits, c’est une érosion lente des repères. C’est aussi pour cela que les témoignages de terrain, les souvenirs d’enfance et les observations répétées sur un même lieu sont si précieux : ils rendent visible ce que les chiffres seuls ne font pas toujours ressentir.
On constate souvent que cette prise de conscience passe par une perte intime. La mare de l’enfance, l’arbre où l’on jouait, le champ où l’on allait observer les animaux, le glacier qu’on retrouvait chaque été : autant de repères affectifs qui disparaissent ou se transforment. Quand Perrine Laffont dit que c’est triste parce qu’on aime cet endroit et qu’on y a ses meilleurs souvenirs, elle met des mots justes sur quelque chose de très profond : la crise écologique n’abîme pas seulement des milieux, elle abîme aussi nos attachements.
Société conçue, société vécue
Pour comprendre pourquoi cette tristesse est souvent mise de côté, il faut distinguer deux niveaux. D’un côté, la “société conçue” : celle des discours publics, des objectifs de croissance, des indicateurs économiques, de la performance et de la rationalité technique. De l’autre, la “société vécue” : celle des émotions, des liens, des attachements, des deuils minuscules ou massifs que chacun porte en soi.
Dans la majorité des cas, nous apprenons à séparer ces deux mondes. Au travail, à l’école, dans l’espace public, il faut être efficace, maîtrisé, convaincant. Mais dans la vie privée, beaucoup ressentent autre chose : de l’inquiétude, de la fatigue, de la culpabilité, parfois de la honte ou une forme de deuil diffus. Cette dissociation est coûteuse. À long terme, elle peut même empêcher de passer à l’action, parce qu’elle nous fait croire que les émotions sont un obstacle, alors qu’elles sont souvent un signal utile.
Ce que cela change pour toi, c’est qu’il ne suffit pas d’empiler des données scientifiques pour enclencher une transition. Les connaissances sont indispensables, bien sûr. Mais si elles ne rencontrent pas une expérience sensible, une histoire personnelle, un cadre collectif qui les rend partageables, elles restent souvent sans effet durable.
Il est donc recommandé de ne pas opposer raison et émotion. Dans la pratique, les deux doivent travailler ensemble. La raison permet de comprendre les causes, les ordres de grandeur, les leviers d’action. L’émotion permet d’accorder de la valeur à ce qui est en train d’être perdu et de trouver l’énergie pour changer ses habitudes, ses priorités et parfois ses choix de vie.
Expériences de nature
Si tu hésites encore sur la manière de sortir de l’impuissance, il existe une piste très concrète : multiplier les expériences de nature. Pas au sens d’une grande aventure lointaine ou d’un décor spectaculaire, mais au sens d’un contact réel, régulier, sensible avec le vivant.
Concrètement, cela peut être une fleur dans une rue, un oiseau que tu apprends à reconnaître, un insecte observé dans un jardin, une balade en forêt, une mare, un bord de rivière, un potager partagé, ou simplement un moment où tu prends le temps de regarder ce qui bouge autour de toi. Ces micro-expériences comptent. Elles réinstallent une attention, une curiosité, parfois même une forme d’humilité face au vivant.
Pourquoi est-ce important ? Parce qu’on protège plus facilement ce avec quoi on entretient un lien. Si tu ne vois la nature qu’à travers des statistiques ou des débats abstraits, elle reste distante. Si au contraire tu la rencontres, même modestement, elle devient concrète, proche, digne d’intérêt. C’est souvent là que naît le basculement : non pas dans la culpabilité, mais dans l’attachement.
Cyril Dion parle de nouveaux récits collectifs, et cette idée est très juste. Dans les faits, nous ne changeons pas seulement quand nous comprenons un problème. Nous changeons aussi quand nous commençons à raconter autrement ce qui compte, ce qui mérite d’être protégé, et ce qu’est une vie désirable. Un récit puissant peut faire beaucoup plus qu’un simple constat alarmant.
Perrine Laffont le formule avec simplicité : “Skier, c’est une liberté.” Cette phrase dit quelque chose d’essentiel. Le rapport au vivant n’est pas seulement utilitaire ; il est aussi esthétique, sensoriel, identitaire. Quand ce lien se fragilise, ce n’est pas un détail. C’est une partie de notre rapport au monde qui se dégrade avec lui.
Ce qu’il faut éviter si tu veux vraiment agir
Il y a quelques pièges fréquents à éviter. Le premier, c’est de croire que l’indignation suffit. Elle peut déclencher une prise de conscience, mais elle s’épuise vite si elle n’est pas transformée en gestes, en collectif ou en stratégie. Le deuxième, c’est de penser qu’il faut être parfait pour commencer. En réalité, l’action durable se construit souvent par petits pas, avec des ajustements progressifs.
Le troisième piège, c’est de se couper de ses émotions pour rester “rationnel”. Sur le terrain, on observe souvent que cette stratégie finit par produire l’inverse de l’effet recherché : fatigue, saturation, découragement, voire abandon. À l’inverse, reconnaître sa tristesse ou sa colère permet de les traverser sans s’y noyer.
Enfin, il faut éviter de réduire la crise écologique à un simple problème technique. Oui, il faut des solutions concrètes, des politiques publiques, des innovations, des changements d’infrastructures. Mais si l’on ignore la dimension culturelle et psychologique, on se prive d’une partie de la réponse. C’est ce qui explique pourquoi certaines mesures existent sur le papier sans produire de transformation réelle dans les comportements.
Par quoi commencer, concrètement ?
Si tu veux avancer sans te sentir submergé, commence par trois choses simples. D’abord, observe ton environnement proche avec plus d’attention : ce qui a disparu, ce qui a changé, ce qui résiste encore. Ensuite, parle-en avec d’autres, car la mise en mots aide à sortir de l’isolement émotionnel. Enfin, cherche un point d’ancrage concret : une association, un lieu, un geste régulier, une pratique qui recrée du lien avec le vivant.
Dans la pratique, ce sont souvent ces petits points d’appui qui rendent la transition possible. Pas parce qu’ils résolvent tout, mais parce qu’ils redonnent de la prise. Et quand on retrouve de la prise, on retrouve aussi de la capacité d’agir, seul ou avec d’autres.
Comme les skieurs de la Grande-Motte, nous avons besoin de regarder en face ce qui change, de reconnaître ce que nous perdons, et d’accepter que la tristesse fasse partie du chemin. Ce n’est pas une faiblesse. C’est souvent le début d’une lucidité plus solide, donc d’une action plus juste.
FAQ
Pourquoi sommes-nous si indifférents à la crise écologique ?
Nous sommes souvent indifférents parce que la crise écologique est trop grande, trop diffuse et trop difficile à intégrer d’un coup. Le déni, la dissonance cognitive et l’habitude jouent un rôle important. En pratique, cela nous pousse à minimiser le problème pour préserver notre équilibre mental.
Qu’est-ce que le déni face à la crise écologique ?
Le déni consiste à refuser, minimiser ou repousser la réalité d’un problème pourtant bien documenté. C’est une réaction de պաշտպանության psychologique face à une information trop dérangeante. Cela peut soulager sur le moment, mais cela retarde l’action.
Qu’est-ce que l’amnésie environnementale générationnelle ?
L’amnésie environnementale générationnelle désigne le fait de considérer comme normal l’état dégradé de l’environnement que l’on a connu enfant. Chaque génération prend donc une référence déjà appauvrie comme point de départ. Résultat : la dégradation paraît moins grave qu’elle ne l’est réellement.
Pourquoi la tristesse peut-elle aider à agir ?
La tristesse aide à agir quand elle est reconnue, parce qu’elle signale qu’une perte compte réellement pour nous. Elle permet de sortir de l’indifférence et de redonner de la valeur au vivant. Si elle est accompagnée, elle peut devenir un moteur de transition plutôt qu’un frein.
Que signifie “société conçue” et “société vécue” ?
La “société conçue” désigne le cadre public dominé par la croissance, la technique et la rationalité affichée. La “société vécue” renvoie à ce que chacun ressent réellement dans son quotidien, avec ses émotions et ses attachements. Cette distinction aide à comprendre pourquoi on agit parfois à l’inverse de ce que l’on sait.
Comment retrouver un lien avec la nature au quotidien ?
Tu peux retrouver ce lien par des expériences simples et régulières : marcher dehors, observer un oiseau, jardiner, aller en forêt ou simplement prendre le temps de regarder le vivant autour de toi. L’important est la répétition et l’attention. Ce contact concret rend la nature plus proche et plus précieuse.
Les émotions suffisent-elles pour faire face à la crise écologique ?
Non, les émotions ne suffisent pas à elles seules. Elles doivent être articulées à des connaissances, des décisions politiques et des changements concrets. Mais sans émotions, il devient beaucoup plus difficile de s’engager durablement.
Anne-Caroline Prévot, Directrice de recherche au CNRS, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

