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Extinction Rebellion à La Clusaz, quand la ZAD gagne la montagne

Du 15 au 30 novembre 2021, des militants d’Extinction Rebellion ont occupé le bois de la Colombière, à La Clusaz, pour s’opposer à la construction d’une nouvelle retenue collinaire. Derrière ce conflit local, il y a une question beaucoup plus large : comment les stations de montagne peuvent-elles s’adapter au réchauffement climatique sans aggraver la pression sur l’eau, les milieux naturels et les usages du territoire ?

Si tu t’intéresses aux mobilisations écologistes en montagne, ce cas est particulièrement parlant. Il montre à la fois les tensions autour de l’eau, les limites du modèle du ski, les arbitrages politiques difficiles et les nouvelles formes d’action collective qui émergent dans les territoires alpins.

L’essentiel a retenir : à La Clusaz, le projet de retenue collinaire cristallise un conflit entre adaptation au manque d’eau, protection des milieux naturels et avenir du modèle touristique.

  • La retenue collinaire doit stocker de l’eau pour sécuriser l’enneigement artificiel.
  • Le projet touche des zones humides sensibles, proches d’une tourbière et d’espaces Natura 2000.
  • Extinction Rebellion a mené une occupation non violente pour bloquer les travaux.
  • Le conflit révèle des usages concurrents de l’eau : neige, eau potable et pastoralisme.
  • Le réchauffement climatique rend ces arbitrages plus urgents et plus conflictuels.
  • La vraie question est celle du modèle de développement des stations de montagne.

Face à la raréfaction des ressources en eau

Dans le massif des Aravis, en Haute-Savoie, la mairie de La Clusaz souhaite créer une retenue collinaire de 148 000 m3 à 1 500 mètres d’altitude, sur le plateau de Beauregard. Concrètement, il s’agit d’une réserve d’eau artificielle destinée à alimenter les besoins de la station, en particulier la neige de culture.

Si le projet aboutit, ce serait le cinquième aménagement de ce type sur la commune. L’objectif affiché est de disposer de réserves plus importantes, avec un total de 419 000 m3. Dans les faits, les promoteurs du projet le présentent comme une réponse pragmatique à la raréfaction de la ressource en eau et aux aléas climatiques à venir.

Mais ce choix soulève plusieurs difficultés. Le projet se situe à proximité d’une tourbière de 9 hectares et de zones humides classées Natura 2000. Or ces milieux jouent un rôle essentiel de stockage, de filtration et de régulation de l’eau. Ce que cela change pour toi, si tu t’intéresses à ce type de dossier, c’est qu’un aménagement présenté comme “utile” peut aussi fragiliser des écosystèmes déjà très vulnérables.

Autre point important : cette retenue doit aussi permettre d’étendre l’enneigement artificiel sur 33 hectares de pistes supplémentaires, faisant passer la part du domaine concernée de 27 à 47 %. Autrement dit, la question n’est pas seulement de “gérer l’eau”, mais bien de savoir pour quel usage on la mobilise et jusqu’où on prolonge le modèle du ski.

De nouvelles formes de mobilisation collective en montagne

Pendant 15 jours, Extinction Rebellion a installé une zone à défendre, ou ZAD, dans le bois de la Colombière. L’idée était simple et très concrète : occuper les lieux jour et nuit pour empêcher le déboisement et retarder le démarrage des travaux. En parallèle, les militants voulaient peser sur la décision administrative en empêchant la signature de la Déclaration d’utilité publique par le préfet de Haute-Savoie.

Dans la pratique, cette stratégie a eu un effet immédiat : les travaux n’ont pas commencé au 30 novembre et n’ont pas eu lieu cet hiver. Sur le terrain, ce type d’action directe non violente peut donc bloquer temporairement un projet, attirer l’attention des médias et créer un rapport de force politique.

Pour autant, le dossier n’est pas clos. Le 22 octobre 2021, la commission d’enquête publique a rendu un avis favorable, malgré 76 % d’avis négatifs exprimés par le public. Si l’autorisation est finalement accordée, les opposants annoncent déjà des recours juridiques. C’est un point essentiel à retenir : dans ce genre de conflit, la mobilisation citoyenne et le contentieux administratif avancent souvent ensemble.

Cette ZAD a aussi eu un autre effet : elle a donné une visibilité nationale à un conflit local. Ce n’est pas anodin, car les mobilisations écologistes en montagne restent souvent moins visibles que celles des grandes métropoles, alors même qu’elles posent des questions très structurantes sur l’avenir des territoires.

Pourquoi cette mobilisation a marqué les esprits

Elle a surpris parce qu’elle se déroulait en montagne, dans un univers souvent associé au tourisme, au calme et à la gestion locale. Pourtant, si tu regardes l’histoire des aménagements alpins, les conflits d’usage n’ont rien de nouveau. Les projets de routes, de stations, de remontées mécaniques, de retenues d’eau ou d’équipements touristiques ont toujours suscité des oppositions.

Ce qui change aujourd’hui, c’est l’ampleur de l’enjeu climatique et la montée des alliances entre militants nationaux et collectifs locaux. Dans le cas de La Clusaz, Extinction Rebellion s’est appuyé sur une mobilisation citoyenne déjà présente depuis plusieurs années dans le massif des Aravis. Dans la réalité, cette articulation entre acteurs locaux et réseaux militants plus larges renforce souvent la capacité de pression.

Des conflits d’usages autour de l’eau amplifiés par le réchauffement climatique

Au-delà de la mobilisation elle-même, ce dossier rappelle une évidence souvent sous-estimée : l’eau n’est pas une ressource illimitée en montagne. Sa gestion révèle des rapports de force entre acteurs, mais aussi des choix de société. Qui doit être servi en priorité ? L’eau potable pour les habitants ? La neige de culture pour le tourisme ? L’activité pastorale ? La réponse n’est jamais purement technique.

À La Clusaz, plusieurs contraintes se superposent. D’abord, le milieu naturel : l’eau est difficile à stocker dans les nappes phréatiques car le sous-sol est calcaire. Ensuite, la saisonnalité touristique : pendant les vacances scolaires, la population peut être multipliée par 13, ce qui augmente fortement la demande en eau. Enfin, l’activité pastorale, puisque la commune se situe dans la zone de production AOC du reblochon.

En pratique, cela veut dire qu’une même ressource doit répondre à des usages très différents, parfois concurrents. Et plus le climat se réchauffe, plus cette concurrence s’intensifie : hausse des températures, baisse de l’enneigement à moyenne altitude, sécheresses plus fréquentes, besoin accru de neige artificielle. Le cercle est connu : moins de neige naturelle, donc plus de canons à neige, donc plus de besoin en eau, donc plus de pression sur la ressource.

On constate souvent que les épisodes de sécheresse révèlent brutalement ces tensions. À l’automne 2018, après un fort épisode de sécheresse, le maire de La Clusaz avait même anticipé une possible pénurie d’eau potable en puisant dans les réserves destinées aux canons à neige. Ce type de décision montre bien que, dans les faits, les usages ne sont pas séparés : ils entrent en concurrence dès que la ressource se tend.

Le vrai débat : augmenter l’offre ou réduire la demande ?

C’est là que les positions s’opposent. D’un côté, la municipalité défend une logique d’augmentation de l’offre : créer des réserves supplémentaires pour mieux répartir l’eau entre les différents besoins. De l’autre, les opposants défendent une logique de sobriété : répartir la ressource existante autrement et surtout stopper l’augmentation des usages les plus consommateurs.

Ce débat est central, car il dépasse largement le cas de La Clusaz. Si tu es dans une collectivité de montagne, dans une station ou dans un territoire dépendant du tourisme hivernal, la vraie question n’est pas seulement “comment stocker plus d’eau ?”. C’est aussi : “quels usages voulons-nous maintenir, à quel prix, et pour combien de temps ?”

Des enjeux spatio-temporels autour de la transition montagnarde

Derrière ce conflit se joue une autre question, plus profonde : quel avenir pour les territoires de montagne et pour leur identité ? La “transition” est souvent présentée comme un mot consensuel, mais dans les faits, elle recouvre des choix très différents, parfois incompatibles entre eux.

La Clusaz n’est pas une commune figée dans un modèle unique. Elle a déjà engagé des évolutions, en sortant progressivement du “tout ski” et du “tout tourisme”. Par exemple, elle a refusé l’implantation d’un projet de Club Med et lancé une expérimentation pour attirer de nouveaux habitants afin qu’ils vivent et travaillent dans le village. Cela montre bien qu’une transition territoriale ne se résume pas à une mesure isolée : elle suppose de diversifier l’économie locale et de repenser l’équilibre entre habitants permanents, saisonniers et visiteurs.

Mais il faut être lucide : il n’existe pas une seule transition possible, il en existe plusieurs, selon les priorités politiques, économiques et culturelles. Dans la pratique, engager une transition territoriale oblige à arbitrer entre emploi, environnement, cadre de vie, finances publiques, attractivité touristique et identité locale. C’est précisément ce qui rend le sujet sensible.

Deux dimensions sont particulièrement importantes :

  • L’enjeu de spatialité : chaque territoire de montagne est différent. Une politique efficace à La Clusaz ne sera pas forcément pertinente ailleurs. Il faut donc territorialiser les réponses, au lieu d’appliquer des solutions uniformes.

  • L’enjeu de temporalité : le réchauffement climatique impose d’agir vite. Plus on attend, plus les marges de manœuvre se réduisent, et plus la dépendance au tourisme hivernal devient risquée.

Ce que cela implique, très concrètement, c’est qu’une station ne peut plus se contenter de prolonger son modèle historique en ajoutant des infrastructures de compensation. À un moment, il faut choisir entre investir pour maintenir temporairement le ski ou investir dès maintenant dans d’autres activités, d’autres services et d’autres formes d’économie locale.

Une transition territoriale à mettre en débat

La question posée à La Clusaz est finalement très claire : faut-il investir 10 millions d’euros pour garantir environ 30 ans de revenus liés au ski, en se donnant du temps pour changer ensuite de modèle ? Ou faut-il renoncer à ces aménagements et réorienter dès maintenant cet argent vers d’autres activités que le tourisme hivernal ?

Dans les faits, il n’y a pas de réponse simple. Mais il est important de comprendre que ce débat ne concerne pas seulement une station ou un massif. Avec le changement climatique, il va se poser, sous des formes différentes, dans l’ensemble des territoires de montagne. Ceux qui anticipent auront plus de marges pour construire un modèle soutenable. Ceux qui repoussent les arbitrages risquent de les subir dans l’urgence.

Le vrai enjeu n’est donc pas d’éviter le débat public. Au contraire, il faut le favoriser. Quand les dissensus sont mis sur la table, ils permettent d’éclairer les choix, de comparer les scénarios et d’imaginer collectivement des solutions plus robustes pour vivre et travailler en montagne.

Dans ce sens, La Clusaz peut devenir un laboratoire. Si le territoire accepte d’ouvrir la discussion, il peut servir de démonstrateur à ciel ouvert pour des innovations sociales, économiques et environnementales. Et c’est souvent comme cela que les transitions deviennent crédibles : non pas en imposant une réponse unique, mais en construisant un compromis local, documenté, discuté et assumé.

Ce qu’il faut retenir si tu analyses ce type de conflit

Si tu rencontres un dossier similaire, garde en tête trois points. D’abord, il faut toujours regarder l’usage réel de l’eau, pas seulement le discours sur l’adaptation. Ensuite, il faut examiner les impacts sur les milieux naturels, surtout quand le projet touche des zones humides, des tourbières ou des espaces protégés. Enfin, il faut replacer le projet dans une trajectoire plus large : celle du modèle économique du territoire.

En pratique, c’est cette lecture globale qui permet de comprendre pourquoi certaines mobilisations prennent autant d’ampleur. Elles ne contestent pas seulement un ouvrage. Elles interrogent un avenir collectif.

FAQ

Quels enjeux socio-environnementaux ces nouvelles mobilisations écologistes en montagne révèlent-elles à l’heure du réchauffement climatique ?

Elles révèlent des conflits d’usage autour de l’eau, des tensions entre tourisme et protection des milieux, et des choix de développement territorial. Le réchauffement climatique rend ces arbitrages plus visibles et plus urgents. En montagne, la question n’est plus seulement environnementale : elle est aussi économique, sociale et politique.

Face à la raréfaction des ressources en eau

La raréfaction de l’eau oblige les territoires de montagne à arbitrer entre plusieurs usages concurrents. À La Clusaz, cela concerne l’eau potable, la neige de culture et l’activité pastorale. Dans les faits, plus la ressource se tend, plus les conflits deviennent difficiles à éviter.

De nouvelles formes de mobilisation collective en montagne

Les mobilisations en montagne prennent aujourd’hui des formes plus visibles et plus structurées, comme l’occupation de terrain ou la ZAD. Elles combinent action directe, médiatisation et recours juridiques. Ce type de stratégie vise à bloquer un projet, mais aussi à ouvrir un débat public plus large.

Des conflits d’usages autour de l’eau amplifiés par le réchauffement climatique

Le réchauffement climatique accentue les conflits d’usages autour de l’eau en réduisant la disponibilité de la ressource et en augmentant la demande. En montagne, cela crée une pression supplémentaire sur les stations, les habitants et les activités agricoles. Le problème est donc autant climatique que territorial.

Des enjeux spatio-temporels autour de la transition montagnarde

La transition montagnarde pose des questions à la fois d’espace et de temps. Chaque territoire a ses propres contraintes, donc les solutions doivent être adaptées localement. En même temps, l’urgence climatique impose d’agir vite pour ne pas verrouiller un modèle devenu fragile.

Une transition territoriale à mettre en débat

Oui, la transition territoriale doit être débattue, car elle implique des choix de société et des priorités budgétaires. Le cas de La Clusaz montre qu’il faut choisir entre prolonger le modèle du ski ou investir dans d’autres activités. Sans débat public, ces arbitrages risquent d’être mal compris ou contestés plus fortement.


Mikaël Chambru, Maître de conférences en sciences sociales, Université Grenoble Alpes (UGA)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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